Société

Camp d’été décolonial

Vous avez sûrement entendu parler du camp d’été décolonial, séminaire de formation à l’anti racisme qui s’est tenu du 25 au 28 Août 2016. Organisé par Fania Noël et Sihame Assbague, ce camp d’été a suscité la polémique car il était réservé aux victimes du racisme d’Etat,  de facto les personnes blanches non concernées, n’étaient ni acceptées, ni invitées. C’est l’occasion de revenir sur le déroulement de ce camp qui a fait couler beaucoup d’encre, mais surtout sur la question qu’il pose d’un nouveau militantisme antiraciste en France.

Le déroulement du camp à Reims

Ce sont près de 180 participant.e.s qui se sont réunie.e.s pendant 4 jours et 3 nuits, lors de d’une fin de mois d’Août 2016 au centre international de séjour de Reims pour participer à ce séminaire organisé autour d’ateliers, de formations et de tables rondes. Avec comme question centrale la lutte contre le racisme d’Etat, on pouvait retrouver entre autres des sujets tels que : la lutte anti-négrophobie en France, la lutte contre les violences policières ou encore une formation sur la construction d’une mobilisation. Sur le Bondy blog[1], l’un des rares médias à avoir réellement parlé du contenu du camp, on peut y apprendre qu’avant le lancement de chaque conférence, les participant.es sont invité.e.s à prendre la parole librement, et que lors des ateliers pratiques, ils/elles sont invité.e.s à se constituer en groupe et à travailler sur ce qu’ils/elles pensent être des solutions possibles aux  réalités vécues chaque jour. C’est d’ailleurs l’un des points qui a été mis en exergue par les organisatrices : donner la parole et écouter ceux/celles que l’on écoute trop peu dans notre société, ceux/celles qui sont lassé.e.s que des personnalités politiques, intellectuelles choisies par les médias parlent à leurs places.

La polémique de la non-mixité racisée

Mais si l’on a entendu parler de ce camp, c’est surtout pour le caractère non mixte de la manifestation qui a suscité la polémique parmi les journalistes, polémistes, éditorialistes et autres personnages politiques. La LICRA a dénoncé le camp d’été comme un événement discriminant, le Front National avait même demandé l’annulation du camp par les autorités publiques et Najat Vallaud-Belkacem avait dénoncé cette initiative le 27 avril, lors de la séance de questions au gouvernement : « ces initiatives qui confortent une vision racisée et raciste de la société ». D’abord employé par les chercheurs/chercheuses en sciences sociales, ce terme est de plus en plus utilisé par les cercles de militant.e.s antiracistes. Il regroupe toutes les personnes non-blanches qui subissent un racisme d’Etat, un racisme systémique. Cela va donc au-delà d’une discrimination faite d’agressions isolées mais s’inscrit dans une structure sociale héritée du passé colonial et impérialiste de l’Etat en question.

Mais cette non-mixité renvoie aussi à une autre notion clé, celle de l’auto-émancipation. L’auto-émancipation, c’est la lutte par les opprimé.es pour les opprimé.es. Déjà pratiquée par les mouvements féministes dans les années 70 ou même avant avec le mouvement des droits civiques par les africains-américains,

cela révèle un besoin pour les personnes subissant à titre personnel une discrimination de pouvoir s’organiser, se former, prendre la mesure du phénomène, et développer à la fois des outils de compréhension et d’action pour lutter.

Personne ne s’offusque lorsque les personnalités du CAC 40 se réunissent entre elles, créant de fait une non-mixité basée sur des critères de fortunes, ou que certaines émissions TV soit parfois composée uniquement de chroniqueurs masculins. Mais cela semble devenir un problème lorsque certains groupes -que la société est habituée à voir comme subalternes- décident de créer un entre-soi.

La non-mixité, une nécessité politique de la lutte antiraciste ?

Présentée comme une « nécessité politique » par les deux organisatrices, cette non-mixité choisie et assumée pose également la question d’une évolution majeure au sein des mouvements antiracistes notamment en France, qui se veut être une « république une et indivisible » ou la simple notion de communauté est encore aujourd’hui difficilement acceptée. Cependant, des espaces comme le camp d’été décolonial permettent l’existence momentanée d’une parole délivrée du poids vécu de l’oppression et la création de liens de solidarité essentiels à la poursuite de la lutte. Cela peut permettre aux personnes qui subissent une discrimination de gagner en confiance et de prendre du pouvoir ce qui renvoie au concept de l’empowerment si cher à nos amis américains. Nous vivons aujourd’hui une époque où les mécanismes qui reproduisent les inégalités raciales sont devenus plus cachés et obscurs.

Certes, la colonisation est terminée mais qui pourrait dire qu’il existe une égalité effective d’accès aux postes dirigeants pour les personnes non-blanches en France par exemple ?

La ségrégation a été abolie aux États-Unis, mais les afro-américains reste les premières victimes du racisme d’État preuve en est avec les violences policières. Désormais, le langage du racisme explicite a cédé face à un discours sur le déni de race, mais cela permet d’éluder le problème qui est que le racisme d’État est bel et bien toujours d’actualité. C’est pourquoi il n’est pas étonnant de voir une augmentation de ces mouvements antiracistes qui assument la non-mixité comme ce fût le cas avec le camp d’été décolonial, les rencontres intitulée « paroles non blanches » organisées à l’Université Paris 8 autour des questions de race, travail et mobilisation », ou encore les collectifs afro féministes. Toutefois, il est important de rappeler qu’il faut garder à l’esprit qu’il existe des différences à la fois entre les groupes qui subissent le racisme mais aussi au sein même de ces groupes, car le racisme peut se manifester différemment en fonction de l’âge, du sexe et de la classe. La notion de la classe, justement,  qui semble être désormais passée au second plan de ces luttes alors qu’elle a aussi toute son importance dans le processus de domination.

Ceux et celles qui crient au racisme en pointant du doigt les mouvements antiracistes non-mixtes, ne sont pas illégitimes loin de là. Cela invite à la vigilance. Mais un mouvement antiraciste non-mixte ne veut pas dire que les personnes blanches ne peuvent pas devenir des alliés de cette lutte, ni même qu’ils sont assimilés à des racistes eux-mêmes mais simplement que leur contribution pourra venir dans un second temps.

[1] Latifa Oulkhouir. Bondy Blog. Une journée au camp d’été décolonial. [en ligne] http://www.bondyblog.fr/201608281000/une-journee-au-camp-dete-decolonial/#.WAYbb6N7TR0.

Rédactrice: : Samira

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