Société

Affaire Barry et le racisme anti-Noir.e.s dans la communauté musulmane de France

Nous avons appris il y a quelques mois maintenant la mort de Mamoudou Barry tué en France par un individu l’ayant frappé violemment après avoir proféré des insultes racistes à son encontre. Mamoudou Barry était un mari, un jeune père et un enseignant-chercheur guinéen à l’Université de Rouen-Normandie. Cet article n’abordera pas les circonstances de sa mort. Il y a déjà eu des informations diffusées qui se sont avérées fausses. La prudence est donc de rigueur.

Ce que j’aimerais évoquer ici ce sont les réactions autour de cette tragédie. Plus spécifiquement les réactions de personnes musulmanes non-noires. Il ne s’agit pas ici de nier le fait que le traitement médiatique concernant l’identité et plus particulièrement l’origine/nationalité de l’auteur du crime n’est que le reflet d’un climat toujours plus oppressant pour les personnes appartenant aux communautés maghrébines en France. La Coupe d’Afrique des Nations est un évènement qui engendre bon nombre de crispations de la part des autorités françaises qui enchaînent les mesures discriminatoires durant cette période. Sans parler du déferlement de prises de position publiques empreintes de racisme concernant le comportement de certain.e.s supporters. Cet article ne vise pas à invalider les réalités des personnes des communautés maghrébines en France, leurs problématiques et leurs luttes. Elles sont pleinement valides et incontestables.

La question que je me pose maintenant et qui sera développée ici est la suivante :

la communauté musulmane de France se serait-elle intéressée à cette tragédie si les médias n’avaient pas diffusé la mauvaise information, déclarant l’auteur du crime algérien ?

Toute personne musulmane ayant vécu en France sait que la majorité des Musulman.e.s* proviennent d’Afrique du Nord que ce soit directement ou indirectement. On s’en rend vite compte en fréquentant les mosquées et les instituts musulmans, en écoutant le prêche du vendredi ou en regardant les personnes présentes dans les médias musulmans et non-musulmans pour «représenter» les Musulman.e.s. La lunette utilisée pour « universaliser » l’islam et les réalités des Musulman.e.s en France est celle de personnes issues des territoires nord-africains**.

Lorsque l’information de l’origine/nationalité de l’auteur du meurtre a été rectifiée  par les autorités en éliminant l’élément « algérien » de l’équation, un glissement s’est opéré dans les prises de position au sein de la communauté. Le cas de la mort de Mamoudou Barry pour motif négrophobe est devenu un nouveau cas de racisme anti-Maghrébin.e.s. Le discours communautaire se concentrait alors sur la nouvelle affaire de diffamation envers une communauté en lien avec l’auteur du crime et plus sur la dénonciation d’un crime négrophobe dont a été victime un homme musulman. Encore une fois, c’est l’islamophobie/racisme anti-Maghrébin.e.s qui prime sur le racisme anti-Noir.e.s subi par des Musulman.e.s. Cette appropriation et par extension invisibilisation est monnaie courante. C’est une réalité avec laquelle chaque musulman.e noir.e a appris à vivre si cette personne souhaite faire partie intégrante de la communauté musulmane comme elle est structurée en France.  Mais avec cette tragédie, on atteint le sommet de l’indécence.

Il est courant que l’on passe sous silence les spécificités que chaque groupe culturel ou racial possède au sein de la communauté musulmane. Et concernant la situation des Noir.e.s dans la communauté musulmane de France, beaucoup de choses sont invisibilisées. Ce n’est pas qu’elles ne sont pas connues de tou.te.s. C’est que chaque tentative d’amener les problématiques liées au racisme anti-noir est rapidement avortée avec un « Tu divises la communauté alors qu’ « on » est déjà attaqués de toute part par les médias et la classe politique ». Quand on ne fait pas appel à la « division de la communauté » on dira « j’ai grandi dans une cité, on était tou.te.s mélangé.e.s, y’a pas de racisme entre nous » ou alors l’argument religieux implacable « Bilal le premier muezzin*** de l’histoire islamique était un esclave noir affranchi ». Toutes ces phrases sont l’équivalent du fameux « je suis pas raciste, j’ai un ami noir ». Le « on » est important à comprendre ici. En France, l’islamophobie touche tou.te.s les musulman.e.s sans exception mais son traitement n’est clairement pas intersectionnel. Je m’explique.

Dans beaucoup d’esprits, l’islamophobie est égale à « attaques envers les Arabes » même au sein de la communauté musulmane. Donc dans cette lutte, les Noir.e.s n’ont pas de place ou très peu. Pourquoi ? Les présomptions qu’une personne noire puisse être musulmane sont très faibles.

Je ne rentre même pas ici dans la problématique de la remise en cause de l’ « authenticité » de l’islam pratiqué par les personnes noires issues d’Afrique subsaharienne et par extension toute personne noire peu importe son origine (les personnes noires et musulmanes ne sont pas toutes Africaines).

Vous me direz c’est de la simple ignorance ou méconnaissance concernant des notions de géographie, de démographie ou encore de sociologie. Mais cette « ignorance » est violente et oppressive pour de nombreuses personnes noires peu importe leur lieu de résidence, qu’elles soient conscientes ou non des dynamiques sous-jacentes. Elle est même fatale dans de nombreux pays à majorité musulmane encore aujourd’hui. Cette ignorance en devient donc un privilège. On peut se « permettre » d’être ignorant.e quand ces dures réalités ne nous concernent pas et qu’elles nous permettent de fait d’atteindre un certain niveau de confort. Je ne parle pas ici forcément de confort économique mais le simple fait de ne pas prendre en compte sa propre couleur de peau dans ses interactions du quotidien est un confort. Est-ce que la colonisation des territoires nord-africains par la France a contribué au racisme anti-Noir.e.s dans ces territoires ? Définitivement. Mais le racisme anti-Noir.e.s n’est pas une importation des colons français.e.s. L’esclavage des Noir.e.s par les Arabo-Musulman.e.s précédait cette colonisation et a établi une hiérarchie raciale avant même l’arrivée des Français.e.s.

Le mythe selon lequel les peuples noirs d’Afrique aurait tous accepté l’islam par conviction invisibilise totalement le dilemme auquel certain.e.s étaient confronté.e.s. La conversion à l’islam permettait en théorie d’échapper à la condition d’esclave. Dire cela ce n’est pas remettre en question l’appartenance volontaire et sincère des descendant.e.s de ces converti.e.s qui aujourd’hui sont toujours musulman.e.s. Mais couvrir ce fait historique pour glorifier une unité entre les peuples en islam c’est continuer à perpétuer l’Histoire des oppresseur.e.s sur celle des opprimé.e.s.

Pourquoi parler des réalités des pays à majorité musulmane alors que Mamoudou Barry a été tué en France ? Et bien nous sommes tou.te.s héritier.e.s d’une histoire et d’une culture. L’immigration ne rompt pas toujours ou totalement les liens avec les territoires d’origine et encore moins avec les rapports de domination qui y sont présents. Ce processus d’intériorisation est le plus souvent inconscient et involontaire. Mais cela enlève-t-il l’effort individuel de réflexion sur nos biais intégrés que tout à chacun devrait effectuer pour enfin prendre conscience de la place et surtout du rôle qu’on occupe dans ces dynamiques de pouvoir ? Trop souvent cette « ignorance » sert d’outil de déresponsabilisation renforçant ainsi les privilèges des un.e.s et les obstacles des autres.

Ce racisme conditionne et influence le quotidien de chaque Musulman.e noir.e vivant en France. Certain.e.s en ont conscience d’autres non, d’autres préfèrent l’ignorer, d’autres en profitent et le renforcent. Les défis des personnes noires musulmanes en France sont multiples et touchent toutes les sphères de la société. Choisir ses batailles ce n’est pas renoncer. La responsabilité du changement ne devrait malheureusement pas être celle des personnes qui subissent mais celle de celles qui font subir.

Aujourd’hui, je nourris l’espoir qu’enfin s’ouvre une discussion au sein de la communauté musulmane de France (et d’ailleurs) sur le racisme anti-Noir.e.s. On doit commencer à discuter de l’accès au savoir religieux, de l’enseignement du savoir religieux, de la direction des mosquées, de l’enseignement de l’esclavage arabo-musulman dans les sphères religieuses, ou encore de l’accueil dans la communauté de converti.e.s noir.e.s à la lumière des rapports de domination.

Il est grand temps que l’on puisse enfin être dignes de porter le nom de « communauté de Muhammad », dans cette vie et dans celle d’après.

*Toute personne s’auto-identifiant de près ou de loin à l’islam.

**Ici, j’entends les personnes non-noires d’Afrique du Nord car les réalités des Noir.e.s de ces territoires ne sont jamais incluses dans ce genre de regroupement.

***Personne effectuant l’appel à la prière.

Franco-guyanaise, Ma Jeaba est une jeune universitaire afroféministe convertie à l’islam. Ses préoccupations militantes se réunissent autour des luttes contre l’islamophobie, la négrophobie et le sexisme au sein des différentes communautés et de la société.

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